C’est lorsqu’on enseigne à l’école que l’on prend pleinement la mesure de la diminution drastique de notre capacité d’attention. Comment les enseignants parviennent-ils à éveiller la curiosité des élèves ? Comment leur donner envie de s’impliquer ? Ce sont des questions auxquelles je me suis confronté en concevant, l’an dernier, un cours d’initiation au cinéma pour des élèves de cinquième. Un documentaire semblait moralisateur, un long-métrage trop étiré. Les courts-métrages, en revanche, permettaient de transmettre des idées avec précision, sans se perdre en détours. J’ai choisi Two de Satyajit Ray (1964), où un enfant privilégié maltraite un autre plus pauvre, et Juice de Neeraj Ghaywan (2016), qui met en lumière la charge émotionnelle du travail domestique non rémunéré. Les élèves ont réagi. Certains ont pris la défense des personnages, d’autres ont critiqué leurs choix. En somme, ils se sont sentis concernés.
Depuis la pandémie, il n’est pas rare de voir passer dans nos fils d’actualité l’annonce qu’un réalisateur indien de courts-métrages gagne un prix international. Sunflowers Were the First Ones to Know de Chidananda Naik a remporté le premier prix du concours étudiant La Cinef à Cannes en 2024. CatDog d’Ashmita Guha Neogi a décroché de hautes distinctions de la Cinéfondation à Cannes en 2020. Bittu de Karishma Dev Dube a figuré dans la présélection finale des Oscars en 2021 pour le meilleur court métrage en prises de vues réelles. Nehemich de Yudhajit Basu a été sélectionné pour une projection à La Cinef. La liste est longue. Les médias relaient l’information, quelques réalisateurs félicitent leurs pairs, certains films indiens circulent dans des festivals confidentiels, puis plus rien. D’une manière ou d’une autre, ils n’arrivent jamais jusqu’à nous.
Un fil rouge relie pourtant ces œuvres : des récits profondément ancrés dans la réalité indienne, qui explorent aussi bien les légendes rurales du Karnataka que les conséquences d’intoxications alimentaires dans les écoles publiques, ou encore des histoires insolites de vieilles femmes voleuses de coqs. Ce qu’ils perdent en durée, ils le gagnent en acuité narrative. Ces films indiens refusent le spectaculaire et privilégient l’intime. Dans Devi de Karishma Dube, diffusé sur BBC World et présenté dans plus de quarante festivals, la fille d’une famille bengalie urbaine tisse un lien étroit avec son employée domestique.
Comme souvent dans les récits queer en Inde, la question des castes affleure, révélant comment les privilèges s’exercent et se perpétuent. L’élan de rébellion de la jeune fille trouve vite ses limites, et elle finit par choisir son statut social plutôt que son désir, tandis que Devi est chassée par sa mère. “Quand j’étudiais aux États-Unis, j’ai pu prendre du recul sur des réalités que j’avais toujours considérées comme normales”, explique Karishma Dube. “Avec Devi, je voulais surtout explorer la question des classes sociales, la manière dont elle s’infiltre dans chaque interaction, et comment la caste agit comme une ombre qui façonne nos comportements : la distance que l’on garde, les personnes avec qui l’on mange, celles que l’on s’autorise à aimer.” Karishma Dube sait bien que son film ne changera pas le monde, ni même le fonctionnement de sa propre famille. Mais elle pose les bonnes questions et pousse chacun à chercher ses propres réponses.
Les films indiens à regarder
Comment raconter une histoire qui nous oblige à affronter nos failles dans un format qui échappe aux logiques commerciales ? Presque tous les réalisateurs à qui j’ai parlé s’accordent sur un point : le financement des courts métrages reste dérisoire, même lorsque le propos est puissant. La difficulté n’est pas tant d’écrire que de réunir les moyens nécessaires pour louer du matériel et rémunérer une équipe. Sur YouTube, un univers parallèle existe à travers des chaînes comme “Royal Stag Barrel Select Shorts” ou “Terribly Tiny Tales”, mais elles restent majoritairement accessibles aux réalisateurs déjà établis. Dans Khujli (2017), les acteurs Jackie Shroff et Neena Gupta incarnent par exemple un couple âgé qui tente de raviver ses fantasmes de jeunesse avec des résultats à la fois maladroits et touchants. L’histoire est rafraîchissante et disponible gratuitement, notamment grâce à la notoriété de ses acteurs, comme Juice de Neeraj Ghaywan avec Shefali Shah ou Ahalya de Sujoy Ghosh avec Radhika Apte.
Mais même lorsque ces films trouvent une place en ligne, portés par des noms connus ou des plateformes populaires, la question du public demeure. Pour les réalisateurs, le défi ne consiste pas seulement à créer un film, mais à faire en sorte qu’il soit vu, selon leurs propres conditions. “On ne peut pas faire des films uniquement pour soi, ils doivent rencontrer un public”, souligne Ashmita Guha Neogi, dont le film CatDog explore les jeux parfois cruels que les frères et sœurs inventent à l’abri du regard maternel. “On passe son temps à négocier avec des agents et des distributeurs qui ont chacun leurs propres objectifs. Il faut une détermination sans faille pour affirmer : voilà le film que je veux faire, et je le ferai, sans me laisser dicter ma vision par les attentes du marché.”
Le Film and Television Institute of India, à Pune, a sa propre vision du public. La plupart des films primés mentionnés plus haut sont des projets d’étudiants, envoyés en compétition par l’institut lui-même, sans que les réalisateurs sachent toujours où leurs œuvres sont soumises. Étonnamment, cet établissement public impose très peu de restrictions sur les sujets abordés. Nehemich de Yudhajit Basu nous plonge ainsi dans un village du Maharashtra où les femmes sont encore isolées pendant leurs règles. L’héroïne détourne ce stigmate pour organiser sa fuite avec son amant. Peut-on voir ce film aujourd’hui ? Non. Est-il accessible sur des plateformes en ligne ? Non plus. Comme l’explique Chidananda Naik, l’institut considère que ces œuvres, financées par l’argent public, ne peuvent pas être monétisées. “C’est un vrai paradoxe”, dit-il. “En tant que contribuable, vous avez déjà payé pour mon film, en théorie. Vous devriez donc pouvoir le voir. L’institut devrait envisager de les mettre gratuitement en ligne sur son site s’il ne souhaite pas les commercialiser. Ce que tout réalisateur souhaite avant tout, c’est être vu, pas seulement récompensé.”
L’industrie du cinéma indien, état des lieux
Malgré tout, les histoires continuent d’exister. Une semaine après notre entretien, Karishma Dube m’a envoyé un message enthousiaste pour m’annoncer qu’elle venait de remporter le programme Tribeca Chanel Women’s Filmmaker Program. “Ironie du sort, nous avons obtenu le financement pour mon prochain film. Un budget de 120 000 dollars, c’est irréel”, écrivait-elle. Cela faisait plus d’un an qu’elle peaufinait ce projet, entre insomnies et persévérance.
Au-delà des festivals et des difficultés de financement, l’impact d’un court métrage se mesure souvent dans des moments bien plus ordinaires. Après avoir projeté Two de Satyajit Ray en classe, un élève m’a demandé si je pouvais appeler la mère d’un camarade pour qu’il s’excuse d’avoir cassé son jouet l’année précédente, comme l’enfant privilégié du film. Si un film de douze minutes peut ouvrir une telle brèche, alors peut-être que ce format n’a rien de court, mais qu’il est, au contraire, infiniment vaste.