“Ici l’écriture cherche à inventer l’impossible : comment tout concilier, comment respirer dans la honte, comment danser dans une impasse jusqu’à ouvrir une porte là où se dressait un mur”, écrit Virginie Despentes à propos de La Petite dernière, roman de Fatima Daas paru en 2020 et adapté au cinéma par Hafsia Herzi, qui s’empare à son tour de cet impossible et fait grandir nos imaginaires. À l’écran comme dans le livre, on voit Fatima, une jeune femme lesbienne et musulmane, se débattre avec ses désirs et son identité. Reprenant ici-et-là des éléments du récit, la réalisatrice tente d’éclairer ses zones d’ombre, sans jamais s’éloigner de ce qui l’intéresse : le personnage. “Elle est fabuleuse !”, nous dit-elle. “Elle ne m’est pas étrangère, c’est un personnage que j’ai connu dans ma vie. Pourtant, je n’avais jamais vu quelqu’un comme elle au cinéma.” Décidée à combler ce manque, elle accepte d’en faire le sujet d’un film, lequel séduit autant le public que l’industrie. Les César ne sont d’ailleurs pas insensible à ce succès : La Petite dernière est nommé dans 8 catégories lors de la 51ème cérémonie.
La naissance d’une femme
Une filmographie riche d’une quarantaine de films, dont de nombreux ont été réalisés par des femmes, Hafsia Herzi intrigue depuis son passage derrière la caméra, où elle tente d’imposer ses idées et son amour pour un cinéma “proche du réel” comme elle l’appelle (sa cinéaste fétiche étant Andrea Arnold, on comprend d’où cet intérêt lui vient). Avec La Petite dernière, son troisième long-métrage (après le sublime Tu mérites un amour sorti en 2019, suivi de Bonne mère trois ans plus tard), elle dresse le portrait d’une adolescente sur le point de devenir adulte, déchirée entre la culture qui l’a vue grandir et celle qu’elle découvre dans les cercles lettrés et queer de Paris, ville qu’elle a rejoint pour étudier la philosophie. Malgré ces perturbations, Herzi affirme que Fatima ne se cherche pas. On la croit facilement tant son assurance nous apparaît tranquille, presque innocente. Seulement, sa certitude d’aimer Dieu autant que les femmes se paie au prix fort – celui de sa culpabilité. “Elle essaye de vivre avec ses contradictions mais a peur de décevoir. Son désespoir vient de ces tiraillements profonds”, explicite la réalisatrice. On voit ce mal-être être exacerbé sous le regard des autres, où l’homophobie intégrée de l’héroïne la trahit à plusieurs reprises. C’est dans des moments suspendus que sa vérité s’exprime, ou plutôt se ressent, sans jamais se dire. À l’image, cela se traduit par des plans contrastés, passant du bleu nuit lorsqu’elle est seule à un éventail de teintes chaudes et lumineuses quand elle est en famille ou avec ses amis.
Aussi, la pratique du football semble l’aider à traverser ses émotions tout en restant digne (une qualité chère à Fatima). “J’ai aimé l’idée qu’elle incarne une sportive, qu’elle arrive à se sortir de certaines choses grâce à son mental de compétitrice”, déclare Hafsia Herzi, qui prend ainsi ses distances avec le livre. En effet, c’est en rencontrant celle qui allait incarner Fatima, la troublante Nadia Melliti, que la réalisatrice a pensé à cet ajout. “Elle m’a parlé de sa passion pour le foot, très humblement, et m’a montré des vidéos. J’ai trouvé ça très beau”, explique-t-elle. Outre les terrains gazonnés, la jeune femme délaisse peu à peu les espaces secrets qu’elle choisit pour se rassurer et s’aventure dans des lieux publics, et festifs, comme les clubs lesbiens. “Je n’y suis pas allée tout de suite”, avoue Herzi. “Mais après la troisième ou quatrième version du scénario, j’avais besoin de voir ce monde de mes propres yeux. C’était important de parler avec les gens qui font partie de cette communauté, d’échanger sur leur vécus, m’en imprégner avec sincérité.”
Au croisement de Tu mérites un amour et Mektoub my Love ?
On l’a beaucoup entendu au Festival de Cannes, où le film a été présenté en Compétition officielle en mai dernier. Avant même la séance, c’est en ces termes que certains collègues journalistes nous résument l’univers de La Petite dernière, qui serait un mélange entre le romantisme tendre de Tu mérites un amour et la sensualité brûlante de Mektoub My Love : Canto Uno. Si l’on comprend la comparaison, l’œuvre de Hafsia Herzi s’écarte pourtant radicalement de celle d’Abdellatif Kechiche (dans laquelle elle tient un rôle secondaire). Tandis que le réalisateur franco-italien impose un regard lourd et misogyne sur le corps de ses interprètes, faisant glisser leurs scènes d’intimité dans la manifestation d’un voyeurisme importun, la cinéaste, elle, fait monter le désir en révélant uniquement le nécessaire, c’est-à-dire ce que ses actrices veulent bien nous montrer. “Ça s’est fait à l’instinct”, dit-elle. “Ensuite, il a fallu faire des choix au montage. Je me suis vraiment demandée ce qui me plairait de regarder.” Ainsi nous apparaît ce qui est érotique aux yeux de Hafsia Herzi : des regards qui se croisent, des mains qui s’effleurent et des bouches qui s’embrassent. “Je préfère un beau baiser à une scène de sexe classique comme on a déjà pu en voir. Ça ne m’intéressait pas du tout de refaire ça.”
La sensualité naît ainsi dans des tableaux visuels à la beauté happante, qui n’est pas sans nous rappeler certains passages de Tu mérites un amour, effectivement. Les deux films ont des similitudes, à commencer par la définition de l’amour qu’ils nous donnent à voir. Le poème accordé à Frida Kahlo nous revient en tête : “Tu mérites un amour qui respecte ta liberté, qui t’accompagne dans ton vol, qui n’a pas peur de tomber.” D’abord adressés à Lila, ces mots pourraient tout autant s’articuler pour Fatima. “J’ai l’impression que mes films se suivent”, confie Hafsia Herzi quand on lui fait remarquer. “C’est vrai que ce personnage aussi mérite un amour.” On ajoutera qu’elle mérite aussi l’amour de soi. “Mais ce n’est pas évident”, laisse échapper la réalisatrice d’une voix discrète. Ce qui l’est, en revanche, c’est l’amour que La Petite dernière suscite. Si le jury cannois lui a attribué la Queer Palm ainsi que le prix d’interprétation féminine pour Nadia Melliti, et que le Prix Louis-Delluc 2025 lui a ensuite été décerné, c’est encore à l’Académie des César de trancher. Aucune pression toutefois, la réalisatrice est déjà comblée : “Pour moi, on a déjà tout gagné. On a quand même pu crier ‘bravo les lesbiennes’ dans le Grand Théâtre Lumière !”