Il faut tendre l’oreille pour percevoir sa voix. Precious Okoyomon s’exprime avec douceur, dans une tonalité qui nécessite un silence presque parfait pour que ses mots nous parviennent. C’est curieux, mais cela semble en adéquation avec son univers que l’on pourrait rapidement qualifier de mignon et soyeux. Cet univers est peuplé d’oursons grandeur nature, de fleurs et de papillons. Toutefois, loin d’être de simples symboles d’un art naïf et innocent, ils incarnent un monde à part, dépourvu d’humains. “Leur réalité ne m’intéresse pas,” explique l’artiste. “En tant que personne noire, je me sens souvent effacée de ce monde très cartésien. Ce n’est pas vraiment l’endroit où j’aimerais vivre.”
Rencontrée à la galerie Mendes Wood DM, place des Vosges, Precious Okoyomon nous guide à travers sa première exposition personnelle à Paris. “Il est important de sortir les crocs à la fin du monde” – tel est le titre de son exposition, qui vise à déployer des imaginaires alternatifs dans un monde qui semble approcher de sa fin.
Dans les forêts de l’Ohio
“Quand j’étais petit·e, Les Dieux / venaient souvent me sauver / des cris et de la violence des humains / alors en sécurité, je jouais avec les fleurs de la prairie / et les souffles du ciel jouaient avec moi.” Ces quelques vers accompagnent la première exposition en galerie de Precious Okoyomon. Bien que né·e à Londres en 1993, iel a passé une enfance marquée par de nombreux déménagements entre le Royaume-Uni, le Nigéria (d’où sa famille est originaire), le Texas et enfin l’Ohio. “Ce n’était pas une période très joyeuse dans ma vie,” confie Okoyomon. “Nous étions constamment en mouvement, non par choix, mais par nécessité.” Cela a engendré une enfance solitaire, celle de la fille aînée de parents immigrés nigérians, dont l’éducation stricte, rigoureuse et punitive était largement influencée par des dogmes religieux. “Ça a fait de moi la personne que je suis aujourd’hui, mais non, ce n’était pas un environnement très propice à l’épanouissement. Il était sans cesse question de briser pour mieux contrôler.”
Arriver dans l’Ohio à l’aube de l’adolescence marque un tournant dans la vie de Precious Okoyomon. Pour la première fois, iel découvre la véritable liberté. La nouvelle maison familiale est située à deux pas d’une immense forêt, où iel se perd des heures durant. La nature devient un refuge, laissant de côté les soucis du monde humain. “Ça, et la bibliothèque municipale,” raconte l’artiste. “Entre 13 et 15 ans, je découvre la philosophie pour la première fois, à travers des figures comme Alfred Jarry ou Hildegard de Bingen, que j’ai rencontrées dans une école catholique traditionnelle.” L’enfance de Precious Okoyomon, c’est aussi cela : les écoles catholiques qui pourraient être qualifiées, selon ses propres mots, de “sectes religieuses d’extrême-droite” : “Nous étions en pleine ère Obama, et pour ces gens, tous Républicains, son arrivée au pouvoir était la chose la plus grave depuis la chute de Rome.” Bien que l’adolescent·e supplie ses parents de le transférer dans une école “normale”, iel passe plusieurs années dans cet environnement, dont iel ne retient aucune amitié : “Les filles que je fréquentais à cette époque sont aujourd’hui mariées, ou devenues nonnes.”
Entre le dessin et la poésie
Cependant, Precious Okoyomon ne rejette pas tout de son éducation. L’apprentissage du latin et du grec ancien, par exemple, a nourri son goût pour la littérature, et surtout pour l’écriture. Aujourd’hui encore, iel se préfère se présenter comme poétesse plutôt qu’artiste. “Nous lisions Pline, avec l’idée que l’étude de l’ancien monde nous sauverait,” narre-t-iel. “L’avantage, c’est que j’en ai gardé un désir rigoureux d’étudier les langues. Ça vient sans doute de là, mon envie d’intégrer une école de philosophie.” Contre l’avis de ses parents, qui souhaitent la voir devenir médecin, iel s’envole pour Chicago et s’inscrit à l’école de lettres et de sciences sociales de Shimer.
À Chicago, Precious Okoyomon commence à dessiner tout en poursuivant la poésie. L’une de ses premières expositions, en collaboration avec une de ses meilleures amies, présente une série de dessins représentant leurs mères. Étonnamment, iel n’a presque plus montré ses dessins depuis, alors qu’ils constituent peut-être sa pratique artistique la plus régulière. Pas un jour ne passe sans que l’artiste ne dessine. Une partie de son œuvre est justement mise en avant lors de l’exposition actuellement à la galerie Mendes Wood DM. Par exemple, dès l’entrée, un papier peint recouvert de figures ressemblant à des bulles aux yeux accueille les visiteurs, comme de petites créatures observant quiconque entre dans l’espace d’exposition. Cette pratique est influencée par la psychanalyse, que l’artiste suit depuis près de cinq ans : l’EMDR, une thérapie basée sur des mouvements oculaires pour effacer les traumatismes psychiques. “C’est probablement pour ça que je dessine des bulles au réveil,” glisse Okoyomon avec un sourire.
De l’influence de la philosophie française
Bien que le travail de Precious Okoyomon ait déjà été exposé au Palais de Tokyo, lors des Rencontres d’Arles, marque sa première exposition personnelle en galerie à Paris. Cette information est cruciale, car l’artiste américain·e a passé plusieurs mois à Montmartre, où iel a participé à une résidence en 2023 grâce à la Cité internationale des arts. Une période de sa vie qu’iel évoque comme un rêve, et qu’iel espère secrètement voir se transformer en un futur déménagement à Paris. À Paris, Okoyomon relit Simone Weil, peut-être l’une de ses plus grandes influences. “Je pense tout le temps à elle. Mon chien s’appelle Gravity,” sourit-iel, le caniche, d’un calme olympien dans ses bras. Gravity, en référence à l’ouvrage La pesanteur et la grâce, paru en 1947, qui est le favori de l’artiste, avec L’Enracinement. “Je réfléchis beaucoup à notre besoin d’enracinement dont parle Weil, et à l’éthique du care, à l’heure où les liens qui nous unissent aux autres sont modifiés par la technologie,” explique Okoyomon. “C’est une vision très militante du care, selon laquelle nous ne pouvons abandonner les autres, car ils font partie de nous.”
En ce sens, l’exposition, bien qu’elle soit riche en iconographies – notamment religieuses – d’un monde en flammes, ne doit pas être perçue comme une malédiction, mais plutôt comme l’avènement d’une nouvelle ère. D’où l’importance du jeu avec la lumière, que Precious Okoyomon a travaillé grâce à des papiers filtrants collés aux fenêtres de la galerie pour créer “de petits miracles”. Le religieux est omniprésent, jusqu’aux dioramas en bois affichant des scènes de l’Apocalypse selon l’artiste. Une faune et une flore qui s’épanouissent au milieu des flammes, dont la représentation n’évoque pas un feu destructeur, mais plutôt un feu de joie par lequel le monde pourrait renaître, une fois ses ennemis – entendons par là, l’humanité – réduits en cendres. C’est alors que les oursons de Precious Okoyomon pourront batifoler en paix, animés par l’unique incendie de l’amour et de la passion.