“Est-ce que vous diriez que j’ai un sens du drame plus aiguisé qu’un couteau de cuisine ?” s’interroge Laura Puech dès les premières minutes de son seul en scène. Le spectacle débute avec les vers d’un poème – Si tu veux ma vie, viens la prendre – qui traite du deuil amoureux. Écrit il y a une dizaine d’années, ce texte est devenu une empreinte indélébile dans la mémoire de la comédienne, qui le réinvente aujourd’hui sur scène à travers le prisme de l’autofiction. En mélangeant des archives textuelles et sonores authentiques avec des personnages imaginaires, l’artiste aborde un sujet à la fois personnel et universel : la perte de l’être cher. Plus important encore, elle explore les voies de la reconstruction face à un tel vertige.
Un besoin viscéral de jouer
Née en Angleterre, Laura Puech développe très tôt une passion pour le théâtre, ces espaces de vie et d’imaginaire qui la marquent profondément. “Ma grand-mère vit à Liverpool. Petite, j’y allais souvent. Je me rappelle des théâtres illuminés là-bas.” Cette histoire familiale se tisse également avec son père, avec qui elle visionne de nombreux films. Alors que la plupart des enfants se contentent de fictions adaptées à leur âge, Laura Puech découvre déjà Psychose (Alfred Hitchcock, 1960) et Le Bon, la Brute et le Truand (Sergio Leone, 1966). “Pour moi, c’était une manière d’explorer le monde. Le cinéma est une incroyable école de vie ! J’ai appris à couper une gousse d’ail en regardant Les Affranchis (Martin Scorsese, 1990), tout comme j’ai appris à aimer avec Les Parapluies de Cherbourg (Jacques Demy, 1964).” Cependant, c’est la pratique théâtrale qui lui procure les plus belles émotions. “C’est ainsi que je me sens vivante”, confie-t-elle. “J’ai grandi avec une éducation à l’anglaise : les larmes, c’était à l’intérieur. Il m’a fallu du temps pour m’autoriser à exprimer mes sentiments.” Dire… et écrire. Après une parenthèse américaine de quelques mois, où elle étudie claquettes, danse et théâtre au Lee Strasberg Institute de New-York, Laura Puech rejoint en 2022 la formation scénario de Kourtrajmé. Son objectif : écrire pour mieux réaliser, notamment pour donner vie à ses propres films.
C’est ainsi qu’elle perçoit son métier : comme un engagement total, où il vaut mieux plonger sans trop réfléchir – quand la vie le permet. Car c’est aussi un environnement empli de joie : jouer pour le plaisir, ne jamais s’ennuyer. Laura l’admet : “Je n’arrive pas à me fixer quelque part. Je suis en quête perpétuelle de nouvelles expériences. Chaque année, je teste une nouvelle activité : boxe, krav-maga, pole-dance…” Sa dernière aventure ? Devenir la metteuse en scène de son propre spectacle. “Je ne pensais pas avoir le courage ou la confiance de me lancer. Mais j’ai ressenti un besoin viscéral de me donner cette chance. Choisir l’autofiction, c’est aussi me donner une voix.”
Tout a commencé avec une lettre – en réalité un poème écrit par Emmanuel Pic à 20 ans, découvert par Laura Puech au même âge. Ce texte, qui décrit avec une intensité rare la douleur du chagrin d’amour, est resté gravé dans sa mémoire pendant dix ans. À travers ce poème, elle se pose une question essentielle : que devenons-nous de nos émotions à vingt ans ? “En grandissant, on se demande si l’on peut encore vivre les choses avec la même intensité. Après plusieurs cœurs brisés, on met tout en œuvre pour éviter de revivre cela. Mais cette résignation me fait peur.” Convaincue que cette lettre mérite d’être entendue, Laura Puech décide d’en faire le point de départ de son premier seul en scène. “Cela fait longtemps que je désire mettre ce texte en lumière. Quand il a fallu construire la pièce, tout s’est accéléré. Quelqu’un a posté une annonce sur Facebook pour louer une salle de théâtre. Je me suis forcée à lui écrire. Sans savoir si ça allait marcher, j’ai fixé une date et invité mes amis.”
En enfilant les deux casquettes d’actrice et de metteuse en scène, Laura souhaite toucher un large public. Pour cela, elle évite de tomber dans l’écueil d’une pièce trop personnelle ou immature, et propose au contraire un récit riche en réflexions sur la reconstruction, la solitude et les réseaux sociaux, tout en intégrant humour et anecdotes auxquelles tout le monde peut s’identifier. “C’est ce qui nous aide dans les deuils amoureux : savoir que d’autres ont vécu cela.” Les représentations s’étendent sur deux mois, d’octobre à décembre. “C’est un véritable marathon !” s’amuse-t-elle. Sa préparation est rigoureuse : pas d’alcool, beaucoup de sport, des nuits complètes… et juste avant de monter sur scène, elle écoute un morceau de Maître Gims. Le spectacle exige une discipline authentique : en plus d’interpréter son texte, Laura réserve quelques surprises au public, dont une intervention de claquettes – une activité à laquelle elle reste attachée. “Cela impose l’humilité. Il faut des heures pour progresser un peu. Résilience, concentration, patience… ce sont des qualités que j’essaie de cultiver. Au fond, c’est une métaphore des relations amoureuses : au début, on est maladroit, mais on continue, car l’envie est plus forte.” Puis vient la danse, une autre manière d’exprimer ce que les mots ne peuvent pas dire. “Dans la vie, je suis plutôt pudique. Je danse en secret, entre quatre murs. C’est une véritable catharsis. Quand les mots manquent, le corps prend le relais. Souvent, il a une longueur d’avance sur nous.” Exorciser sa peine : c’est ce que permet l’art, notamment le théâtre. C’est la promesse du spectacle de Laura Puech, qu’elle espère continuer à jouer. Parallèlement, elle avance dans ses projets pour le cinéma et la télévision – signe que nos chemins ne sont pas prêts de se croiser.