Dans un texte poignant, la comédienne et réalisatrice rend un hommage vibrant à Nathalie Baye. Elle évoque comment elle a fait de Baye sa rivale préférée, avant de la diriger dans “Un week-end sur deux” en 1990, et comment leur relation professionnelle s’est transformée en une belle amitié.
«J‘ai suivi Nathalie Baye pendant des années. Nos parcours étaient parallèles, et je l’observais sans relâche. Elle est sortie du Conservatoire peu après moi et a rapidement enchaîné les rôles au cinéma, travaillant avec des grands noms comme Maurice Pialat et François Truffaut. Elle était la rivale que j’avais choisie. Avec une aisance admirable, elle traversait son époque, réussissant tout ce que je n’arrivais pas à accomplir. Je la pistais à travers les magazines qui relataient avec passion ses relations tumultueuses avec des figures emblématiques telles que Philippe Léotard ou Johnny Halliday. Un article la décrivait comme « souple et gracieuse comme une danseuse ». Je me souviens d’être restée longtemps fascinée devant une photo d’elle, sur papier glacé, dans un décor de rêve aux Bahamas.
En 1980, nous étions toutes deux en compétition au Festival de Cannes – elle avec Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard, et moi avec Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais. Lors du dîner d’ouverture, je la regardais en secret, assise à une autre table, loin de moi. Elle semblait occuper une place rêvée, tandis que ma propre position me paraissait incertaine. Dans ce haut lieu de la séduction qu’est le Festival de Cannes, chaque regard et chaque mot avaient leur importance. Une onde froide avait parcouru la salle un matin, lorsque la rumeur avait circulé que Godard n’avait pas apprécié le film de Resnais.
Lorsque je lui ai confié le rôle dans Un week-end sur deux, j’ai découvert qu’une autre forme de relation était possible avec les femmes. J’ai pu me libérer de la jalousie qui m’habitait depuis l’enfance, ainsi que des jeux de séduction subtiles de ma famille. Rien n’était plus stérile : je me détachais de mon éducation de jeune fille, où l’on disait que « ce que l’une a, l’autre n’aura pas ». Dès les premières grandes scènes, j’ai ressenti dans la force de son abandon que l’une des plus belles surprises de ce métier serait d’être face à des femmes auxquelles je souhaitais tant de bien. J’ai compris que j’aimerais profondément les actrices.
Je lui ai imposé une approche. Nathalie Baye voulait lire le scénario, car elle détestait qu’on lui raconte un film. Je suis allée chez elle, m’asseyant sur le sol dans un coin de la pièce, et je lui ai joué toutes les scènes, les unes après les autres. J’ai interprété son rôle tel que je le voyais, tel que je l’avais écrit. J’ai dû l’étourdir de détails, car dans une interview, elle a confié qu’en m’écoutant, elle voyait tout : « les lieux, les enfants, la route, le froid, l’angoisse… » Je ne connaissais pas d’autre manière de communiquer.
Sur le tournage, j’ai continué à la guider. Je lui disais « ne sois pas pratique », car je voulais qu’on perçoive un déséquilibre en elle, que je trouvais si solide. Je cherchais une lenteur dans son regard pour tempérer sa vivacité naturelle, souhaitant faire surgir une violence sourde que je pressentais en elle. J’ai beaucoup communiqué par le jeu, apprenant à le faire de manière plus subtile. Elle ne voulait pas m’imiter et me disait « arrête ! » Mais ensemble, nous avons trouvé une collaboration rare, une complicité qui s’est prolongée dans la vie et s’est transformée en une grande amitié.