Avec Vie privée, Rebecca Zlotowski nous livre un film d’enquête audacieux, mettant en avant une Jodie Foster remarquable, parlant français. Dans cette interview, la réalisatrice partage son attrait pour le cinéma de genre, le rôle des femmes derrière la caméra et la liberté unique qui imprègne son œuvre.
Rebecca Zlotowski : Je suis passionnée par ce titre ! J’adore le film de Louis Malle, mais c’est surtout le titre qui me hantait. J’ai cherché pendant des années un film qui pourrait s’appeler Vie privée… et enfin, je l’ai trouvé. Mon film n’a rien à voir avec l’histoire de célébrité et d’amour contrarié entre Mastroianni et Bardot ; c’est devenu un film d’enquête, à la fois psychanalytique et policier.
Le cinéma de genre est un domaine qui n’est plus exclusivement dominé par les hommes cinéastes !
Je l’explore de plus en plus. Je m’amuse avec le film d’enquête dans Vie privée et le thriller politique avec la série Les Sauvages. En tant que femme, faire du cinéma de genre nous protège de notre propre genre, offrant ainsi de nouvelles perspectives de conversation ! Depuis le début de ma carrière, il n’y a pas une interview où l’on ne me questionne pas, à un moment ou à un autre, sur ma féminité. C’est intéressant, mais on n’interroge pas systématiquement les hommes sur leur masculinité.
Jodie Foster est l’héroïne de Vie privée.
Jodie Foster est une actrice incroyable. C’est une véritable athlète ! Il fallait la voir se concentrer avant chaque prise, comme un pilote de Formule 1 qui se visualise sur le circuit avant de démarrer. Elle joue entièrement en français dans Vie privée, qui est l’un de mes films les plus riches en dialogues…
Je viens d’une génération où l’on nous disait qu’un film réussi devait imiter le cinéma américain. Les cinéastes français fantasment souvent sur les actrices hollywoodiennes qui ont façonné notre adolescence et nos goûts cinématographiques, c’est presque banal. Ce modèle hégémonique a contribué à créer de la fiction, de l’icône, du rêve… Comme tout le monde, je suis fascinée par Natalie Portman et Jodie Foster. Ce qui est miraculeux, c’est qu’elles puissent nous regarder ! Les actrices américaines n’ont pas le même modèle d’engagement dans les films que les Françaises, car à Hollywood, elles doivent se battre pour obtenir des rôles intéressants qui s’amenuisent avec le temps. Dans mes films, Natalie Portman avait plus de 30 ans, Jodie Foster plus de 60… Les actrices américaines sont coproductrices par nécessité, ce qui les rend plus politisées.
La francophilie de chacune d’entre elles a-t-elle joué un rôle ?
Oui, les actrices américaines qui m’ont séduite ont un goût pour la France. Lily-Rose et Jodie parlent couramment français, et Natalie vient de s’installer à Paris. Je n’ai pas envie de faire un film aux États-Unis. Je veux inviter ces actrices dans le cinéma français ! Leur curiosité et leur audace apportent une visibilité à des projets moins médiatisés.
Comment expliquer cette french touch actuelle parmi les réalisatrices ?
Nous sommes perçues comme exotiques par les actrices américaines parce que nous écrivons nos propres scénarios, ce qui n’est pas le cas de tous les réalisateurs américains. Nous avons le final cut et une liberté poétique et créatrice. Bien que nos films soient ancrés dans une industrie, nous préservons une part d’expérimentation… Ce n’est pas un hasard si une vague de réalisatrices de ma génération a émergé. Le système français le permet : si les budgets sont répartis équitablement, les femmes deviennent plus visibles. Justine Triet l’a souligné en recevant sa Palme d’Or : c’est grâce à La Bataille de Solférino qu’elle a pu réaliser Anatomie d’une chute. C’est en signant des premiers films avec un faible nombre d’entrées qu’on apprend à créer des œuvres qui toucheront le public par la suite. Tant mieux s’il y a un engouement pour les réalisatrices françaises, car quelque chose se passe, se dialogue, circule !
Ce qui ne peut que vous ravir, vous qui défendez depuis longtemps une parole féministe ?
En effet, cette cause me tient à cœur depuis toujours, tout comme l’aventure du collectif 50/50. C’est désolant de constater que les efforts pour l’égalité sont encore souvent piétinés… Depuis que j’ai commencé à travailler, une dynamique en faveur de la parité est à l’œuvre. Nous avons plus de liberté pour raconter des récits de femmes ayant dépassé la cinquantaine. De plus, le système d’avance sur recettes et de financements, assez vertueux en France, permet à des générations de progresser sans rivalité. Bien qu’il y ait une certaine compétitivité, je ressens une solidarité parmi les réalisatrices et réalisateurs français. Nous sommes unis, même dans notre engagement féministe.
Le mouvement MeToo a-t-il eu une influence ?
La vague MeToo a ouvert plus d’espace aux femmes cinéastes dans les festivals et les distributions. Je suis optimiste à ce sujet ! Mais je reste vigilante : regardons les chiffres et ne baissons pas les bras face aux inégalités salariales. Décloisonnons également notre imagination quant aux budgets. Si des films comme Le Comte de Monte-Cristo et Les Trois Mousquetaires ne sont pas encore réalisés par des femmes, c’est parce qu’elles n’osent pas demander ces budgets, ou même lorsqu’elles le font, elles demandent moins pour des productions ambitieuses. Il y a un travail à faire de toutes parts…
Virginie Efira est la camarade que toutes rêvent d’avoir et la femme que toutes aspirent à être. Travailler avec des actrices avec qui j’aime dîner et échanger devient de plus en plus important pour moi. Mon intérêt pour les actrices américaines n’est pas une quête de substitut, mais une volonté d’engager un nouveau dialogue. En France, il y a de nombreux talents, d’Isabelle Huppert, pour qui j’éprouve une fascination, à Léa Seydoux, en passant par Marina Foïs, Chiara Mastroianni, et toute la nouvelle génération. Mon histoire avec elles est loin d’être terminée !
Comment votre rapport à l’écriture et à la réalisation a-t-il évolué ?
Ce métier est fascinant, mais parfois ingrat, car on ne capitalise pas sur l’expérience. À chaque film, je ressens toujours cette même impuissance, comme si j’étais une débutante. Cependant, au fil du temps, mon appétit pour d’autres styles d’écriture que le mien grandit. Pour Vie privée, j’ai commencé avec un scénario de la romancière Anne Berest, que nous avons réécrit ensemble. Non seulement j’étais ravie de collaborer avec ma meilleure amie, mais aussi d’échanger des idées avec une autre perspective. Je travaille toujours avec le même producteur, le même chef opérateur, le même compositeur… Même si chacun de mes films a une couleur différente, j’écris toujours avec la même inquiétude, les mêmes besoins et les mêmes interrogations.
Quels films ont éveillé votre amour du cinéma ?
C’est d’abord la télévision qui m’a donné le goût du cinéma. Petite, j’ai été marquée par Le Roi et l’Oiseau, l’adaptation de Barbe bleue avec Sami Frey, puis par le cinéma hollywoodien à travers Risky Business. Plus tard, Fellini et Lynch ont enrichi ma perception du cinéma, me faisant comprendre qu’il s’agissait d’un art du refoulé – une notion que je défends à travers Vie privée. Sofia Coppola m’a fait rêver durant mon adolescence, incarnant un modèle de cinéaste inédit. Et puis, Diabolo menthe, de Diane Kurys, où je pleure toujours à la même scène, une émotion qui me touche à chaque fois. C’est à ce moment-là que j’ai compris que le cinéma pouvait activer un levier miraculeux et étrange contre lequel on ne pouvait rien.
Rencontre avec Rebecca Zlotowski, réalisatrice de Vie privée : “Faire du cinéma de genre nous protège de notre propre genre”